Le pharmacien dans la lutte contre le tabagisme

Dans le parcours de soin du fumeur, le pharmacien a depuis quelques années de nouvelles cartes à jouer. D’une part par son accessibilité pour les patients et d’autre part par les nouvelles missions qui lui ont été proposées et confiées. Le Mois Sans Tabac s’est tenu en Novembre et nous nous sommes intéressés à l’appropriation de cette action de Santé Publique annuelle par les pharmaciens.

Mais c’est quoi le Mois Sans Tabac déjà ?

En 2016, lors de la création de l’opération, les 23 000 officines françaises ont été un support de communication grâce à leurs vitrines. Et elles étaient invitées à distribuer les kits d’aide à l’arrêt. Une centaine de pharmacies de Nouvelle Aquitaine jouent le jeu en proposant aussi des entretiens aux patients qui le souhaitaient. Et également en accompagnant la délivrance, croissante durant ce mois-ci, des traitements nicotiniques substitutifs de conseils au comptoir.

Néanmoins, l’action s’essouffle en 2017, selon André NGUYEN, pharmacien membre de Coreadd (COordination REgionale ADDictions.). En effet la Nouvelle Aquitaine devient région pilote pour la vaccination antigrippale et les pharmaciens ont du mal à assurer les deux missions qui prennent place à la même période de l’année. Il est difficile de partager le temps des pharmaciens entre leurs tâches quotidiennes et la réalisation de ces missions multiples, qui nécessitent également toutes deux la mobilisation de l’espace de confidentialité de l’officine.

COREADD Nouvelle-Aquitaine

André NGUYEN expose qu’aujourd’hui une trentaine de pharmacies réalise des entretiens en Nouvelle Aquitaine, et que celles-ci obtiennent de très bons résultats. Sur ses conseils, nous sommes allés à la rencontre d’Isabelle Nougier. Pharmacienne d’officine installée à Limoges, elle est aussi détentrice d’un DU d’addictologie. Nous avons pu nous entretenir avec elle :

Qu’avez-vous mis en place dans votre officine cette année ?

Isabelle Nougier : « Cette année a été un peu particulière avec le Covid, où les gens ont fait une démarche mais c’était complètement différent par rapport à l’an dernier. Dans la pharmacie, on était surtout centré sur la campagne de vaccination, mon associé fait les vaccins et moi les entretiens. Il faut donc partager notre temps entre ces missions, le temps passé au comptoir pour les autres patients et les tâches administratives. Il a été plus compliqué cette année d’organiser le Mois Sans Tabac.

Il a été plus difficile d’aborder les personnes, avec le confinement les gens ne venaient pas forcément à la pharmacie pour faire cette démarche-là. Par contre, j’ai eu pendant ce mois de Novembre, pas mal d’ordonnances de sevrage tabagique, de patchs et de comprimés. Bien souvent les patients n’ont pas compris de quoi ils souffraient. Ils n’ont pas conscience que le tabagisme est une maladie et n’ont pas toujours compris leurs traitements lorsqu’ils sortent de chez le médecin. Mon rôle est de leur clarifier tout ça. La difficulté du sevrage repose souvent sur le désir impérieux de fumer, qu’on appelle le « craving ». En laissant de côté les termes scientifiques je leur explique l’importance de ce moment, la nécessité d’observer ce qu’il se passe quand ils ont ce besoin. Je leur conseille de faire attention aux facteurs qui aggravent le craving et à ceux qui peuvent l’améliorer. »

Quand une personne se présente avec une telle ordonnance, comment engagez-vous le dialogue ? Quel genre de questions posez-vous ?

Isabelle Nougier : « Oui, je demande d’abord ce qu’ils ont retenu de l’explication du médecin autour de leur traitement.  Certains vont commencer à s’exprimer et d’autres vont dire qu’ils n’ont pas tout compris. Et dans ce cas-là, je les emmène dans le bureau où je peux commencer à leur expliquer l’addiction et leurs traitements. »

« J’essaie de les faire entrer dans une démarche de soins, de traitement mais en leur disant que ce n’est pas grave s’ils n’y arrivent pas, ils recommenceront une autre fois, il faut les déculpabiliser, et les rassurer « 

Pour accompagner ses patients, Madame Nougier utilise souvent la comparaison avec le diabète car beaucoup ne voient pas leur addiction au tabac comme une maladie chronique. Il s’agit alors de leur dire que comme pour le diabète, il faut chercher des solutions, cela peut revenir s’ils ne font pas attention. Beaucoup ont essayé à plusieurs reprises d’arrêter et cela n’a jamais marché à cause de leur manque de volonté selon eux. C’est là qu’elle explique que ce n’est pas une question de volonté, c’est une maladie chronique sur laquelle on agit par une démarche de soin. Avec des réussites, des échecs, des retours en arrière, des tentatives encore et encore… « Souvent ils n’avaient pas compris et dès qu’ils le comprennent ils sont partants ». De même que « Souvent, explique Madame Nougier, les patients n’ont pas forcément compris que la rechute faisait partie du processus d’addiction ». Les personnes se comparent généralement à un membre de leur entourage qui a arrêté du jour au lendemain, notre interlocutrice conseille de se méfier, « peut-être qu’il y a eu un glissement vers autre chose, le grignotage, le sport à outrance, peut-être qu’il y aura des rechutes dans le futur… « 

« Le message à faire passer aux patients c’est que le pharmacien est là pour écouter, pour expliquer et pour orienter mais il ne doit pas remplacer un autre métier« 

Isabelle Nougier

Est-ce que dans cette partie, il y a une part de social qui entre en jeu, avec les raisons qui l’ont emmené au tabagisme ?

Isabelle Nougier : « Je m’adapte vraiment à la personne qui est en face de moi, je ne veux pas remplacer ni le psychologue ni le médecin, ni le psychiatre. Mon travail c’est plus de faire comprendre ce qu’il se passe, par exemple de leur conseiller de prendre un petit carnet pour observer ce qu’il se passe, quels sont les facteurs déclenchants etc.… Mais c’est aussi de les orienter vers la bonne personne qui pourra prendre en charge les comorbidités si nécessaire.

Hier j’ai eu une personne avec une quantité importante de comprimés et en lui remettant j’ai saisi l’occasion pour lui demander ce qu’elle avait retenu, si elle avait bien compris comment utiliser son traitement. Cette personne est suivie par une psychiatre pour des problèmes de dépression. Elle m’a avoué qu’elle appréhendait beaucoup le moment où elle allait arrêter de fumer. Je lui ai demandé si elle en avait parlé à son psychiatre. Je lui ai expliqué justement que son sevrage ne pourrait fonctionner que si elle prenait encore plus en charge ses comorbidités psychiatriques. Et d’un autre côté il fallait qu’elle fasse ce sevrage en réponse à un autre problème de santé. Je lui ai rappelé que j’étais en capacité à n’importe quel moment de l’écouter mais que je ne pouvais pas remplacer sa psychiatre. Ce que je remarque aussi c’est que les gens ont des freins chez leur médecin qui n’ont pas chez leur pharmacien. »

« J’aimerais que cette démarche que je fais toute l’année soit reconnue et rémunérée car elle me demande du temps et je vois bien que c’est utile pour le grand public. Cette problématique existe toute l’année même en dehors du Mois Sans Tabac.« 

Monsieur NGUYEN, quand je l’ai contacté me disait qu’il était plutôt favorable au fait que le pharmacien soit en mesure de modifier les dosages des traitements de sevrage tabagique. De façon à ajuster selon les besoins du patient, et à éviter ainsi les sous-dosages comme les surdosages. Qu’en pensez-vous ?

Isabelle Nougier : « Oui je le rejoins complétement. Sur les ordonnances la plupart du temps, on voit tel dosage pour commencer puis trois semaines plus tard par exemple un passage programmé à un autre dosage. Je trouve que ça ne veut rien. Le pharmacien devrait pouvoir, comme pour les Médicaments de Substitution aux Opiacés (MSO), faire un bilan. Et donc comme pour les MSO, une réévaluation à 7jours par exemple. »

Oui, et à ce moment il pourrait donc poser des questions révélatrices de l’efficacité du traitement. Il est certain que pour les médicaments de la thyroïde par exemple on n’envisagerait pas de les donner sans faire de dosage mais pour l’arrêt du tabac les mentalités n’en sont pas encore là c’est ça ?

I.N. : « Savoir comment ça se passe, détecter des signes de sur-ou de sous-dosages, seul le patient peut nous indiquer tout ça. Je suis persuadée qu’il y a des surdosages et des sous-dosages, car il y encore un manque d’accompagnement lors de la prescription et après par la suite. D’où l’intérêt au pharmacien de rebondir là-dessus et lors chaque délivrance de faire un petit entretien. Pour moi c’est indispensable pour impliquer le patient de par sa compréhension de son traitement. Une sorte d’entretien presque motivationnel pour que patient devienne acteur de sa thérapie. »

Par ailleurs, vous avez fait le DU d’Addictologie, ici à Limoges, est-ce que ces éléments relatifs au tabagisme sont abordés ?

I.N. : « C’est un peu abordé en effet, j’ai fait ce DU en 2015 après quelques années d’exercices. J’étais passionnée et c’était un aboutissement. Pour moi il était intéressant de côtoyer d’autres professionnels, pour comprendre qui faisait quoi et comment. Ensuite, pour comprendre ce concept d’addiction, au-delà de mes lectures, avec des paroles d’addictologues. Ce DU par ailleurs, je lui dis merci car il m’a rendu humble. Je ne comprenais pas que dans certains cas il n’y ait pas d’évolution. J’ai pu accepter que les personnes puissent faire deux pas en avant puis quatre pas en arrière… Et puis ça m’a fait voir que mon médicament était une toute petite pièce dans le parcours de soin de ces patients. « 

C’est votre expérience au comptoir qui vous a conduit à ce DU, est-ce qu’il y a eu un avant et un après ? 

Isabelle Nougier : « Je n’ai pas changé ma façon d’accueillir les gens par contre j’ai réalisé que les difficultés que je pouvais rencontrer avec ces patients, d’autres acteurs de soins les rencontraient également. Mon mémoire a porté sur la création d’un outil d’entretien pour les patients sous MSO. Il m’a permis de me rendre compte que j’avais créé un lien important avec mes patients. Et en proposant les entretiens dans mon bureau, j’ai d’abord cru qu’ils allaient tous me dire non. Je ne voulais surtout pas les stigmatiser ou qu’ils se sentent stigmatiser, j’avais peur de casser le lien créé jusque-là. Je me suis posais beaucoup de questions sur comment leur présenter l’entretien. J’ai opté pour une petite carte comme une invitation avec une explication. Et en fait ils ont été ravis de le faire. Cela a même renforcé le lien et il s’est passé des choses sensationnelles. Aujourd’hui ce sont les personnes qui viennent me voir directement quand elles ont besoin de me parler. »

Merci pour toutes ces réponses très claires, nous avons en tant qu’étudiants finalement l’occasion d’observer beaucoup de situations pendant nos stages et grâce à ces éléments nous pourrons avoir un nouveau regard sur toutes ces choses. 

I.N. : « Je suis à la disposition des étudiants, (…) lorsque j’accueille des étudiants en 6ème année, je leur dis qu’à la fac ils ont eu les pièces d’un puzzle et que maintenant en stage ils vont faire le puzzle, et à la fin de l’année le puzzle doit être fait. Je ne peux pas remplacer la faculté mais je peux renforcer le savoir appris et développer votre savoir-faire. »

Nous allons finir avec cette dernière question, est-ce que vous avez un message à faire passer aux étudiants de notre Faculté ? 

I.N. : « Outre le savoir et le savoir-faire, il faut un savoir-être. Le savoir-être malheureusement ça ne s’apprend pas. On l’a ou on ne l’a pas. C’est ce qui va faire de nous des bons ou des moins bons professionnels. Pour être pharmacien il faut avoir ces trois savoirs. Comme pour tous les métiers de santé, il faut ce savoir-être, si on ne l’a pas alors on va être malheureux et on va être de mauvais professionnels. J’ai connu un assistant il y a quelques années, il était excellent sur le plan des connaissances, mais il était mauvais dans son relationnel car il n’était pas dans l’empathie. Il prônait le fait qu’il était Docteur en pharmacie, il n’était pas à l’écoute des gens et déballait son savoir. A cause de cela, les patients ne l’appréciaient pas. Alors, je conseille aux étudiants de cultiver ce savoir-être, pour qu’il se renforce toujours un peu plus.

J’ai bientôt 60 ans, quand j’ai commencé à exercer j’avais peur de m’ennuyer et de me réveiller en me disant « mince, j’ai tout fait ». Et finalement, aujourd’hui, j’ai toujours cette envie. Les journées ne se ressemblent jamais. Le message que je veux faire passer aux étudiants, c’est de se lever le matin en se disant « je sais des choses, j’ai envie de faire des choses, je n’ai pas encore tout vu, je ne sais pas tout », et tous les jours d’avoir envie d’avancer, d’apprendre, de se remettre en question. Personnellement, c’est le physique qui m’arrêtera car je me dis que j’ai encore plein de choses à faire, que je n’ai pas tout vu. Pharmacien d’officine est un métier formidable, dans lequel le rapport à l’humain est extraordinaire. Vous apporterez des choses aux gens et les gens vous le rendront. C’est pour toutes ces raisons que je suis ravie d’aller travailler le matin. »

Cet article est le dernier de cette année 2020, on se retrouve très vite en Janvier. En attendant, je vous souhaite de passer de bonnes fêtes. Encore merci à Thibault Laurès pour les illustrations ! Prenez bien soin de vous.

Diane Slifirski

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